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mercoledì 24 ottobre 2012

Quattro conferenze di Domenico Losurdo a Lione


           - mercredi 24 a la maison des passages avec l'improbable a 19h30 sur le thème "pour une genéalogie de l'apolitisme"
           - jeudi 25 a l'université lyon2 avec l'UEC a 16h pour parler du role de l'idéologie dans l'histoire
           - vendredi 26 dans la librairie Esprits Livre a 18h sur l'influence de Rousseau chez Hegel
           - samedi 27 salles Julio Curie dans le cadre des rencontres internationalistes a 14h pour nous parler des partis communistes et de leur histoire


RETROUVER L'HISTOIRE  POUR REALISER UNE HUMANITE COMMUNE
Gilbert Rémond

Domenico Losurdo vient sur Lyon à l'occasion des rencontres internationalistes organisées par la section de Vénissieux du PCF. Philosophe communiste italien né en 1941 à Sanicandro di Bari, il enseigne l'histoire de la philosophie à l'université d'Urbino dans laquelle il a passé son doctorat en présentant une thèse sur Karl Rosenkranz un disciple de Hegel. Il est directeur de l'institut des sciences philosophiques et pédagogiques de cette université et préside la société hégélienne internationale. Il consacre son attention à l'histoire politique de la philosophie allemande de Kant à Marx, cadre de travail dans lequel il publiera de nombreux ouvrages qui le conduiront à  comprendre et réfléchir la situation politique actuelle, en particulier l'histoire du communisme au cours du siècle dernier, sa défaite et sa remise en perspective en vue des inévitables combats à venir.
Présent pendant quatre jours, il donnera une série de conférences qui reprendront ses thématiques privilégiées, en particulier celles qui sont en résonance avec la pensée politique actuelle, lui donne le ressort nécessaire, depuis les profondeurs historiques qui la fonde, et lui permettent de démasquer les pesanteurs idéologiques contemporaines qui l'aliène. Ce continuum tirera un fil rouge qui nous permettra de comprendre les différentes postures adoptées face à l'histoire, celles de ceux qui la fuit, de ceux qui se soumettent et de ceux qui la veulent faire. Il interviendra:
              Le mercredi à la maison des passages avec l'improbable à 19h30 sur le thème " pour une généalogie de l'apolitisme "
              Le jeudi à l'université lyon2 avec l'UEC à 16h pour parler du rôle de l'idéologie dans l'histoire
              Le vendredi dans la librairie " Esprit Livre "  à 18h sur l'influence de Rousseau chez Hegel
              Le samedi salle Joliot Curie dans le cadre des rencontres internationalistes à 14h pour nous parler des partis communistes et de leur histoire
Ces interventions rejoignent une préoccupation: celle qui cherche comment reprendre la marche de l'histoire dans le sens de l'émancipation humaine après les défaites historiques rencontrées par les forces qui en portaient l'espérance et la volonté.
De ce point de vue, les travaux de Losurdo nous donnent une méthodologie d'interprétation qui a pour fondement une lecture du mouvement historique doublée d'une philosophie de l'histoire. L'arrière fond de ses productions  s'est constitué à partir d'une lecture et d'une étude menée pendant de longues années de la philosophie allemande, années pendant lesquelles il acquérait des clefs conceptuelles appuyées sur un leitmotiv " le caractère central que prend la philosophie sur le plan politique "  en particulier à l'égard de la révolution française et des expériences historico-politiques concrètes qu'elle a entraînée.
Il nous donne ainsi " un cadre épistémologique "  pour une lecture de la réalité fondée sur des situations historiques précises dont la flexibilité nous permet leur réutilisation dans des situations historiquement différentes mais comparables comme celle qui suit la fin de l'expérience soviétique
En préalable à ce moment, Dominico Losurdo constate que toute la première patrie du vingtième siècle a été marquée par la tentative de repousser les tendances émancipatrices des exclus. Qu'il s'agisse des classes laborieuses qui firent pression pour obtenir une pleine inclusion sociale ou des mouvements des peuples coloniaux pour arracher leurs libérations nationales. Contre eux une guerre totale a été menée par l'impérialisme et les forces de la réaction. Une guerre qui a conduit aux institutions totalisantes du XXe siècle qui se cachent derrière l'euphémisme pratique de mondialisation.
Il en résultera une véritable guerre civile menée en Europe, qui après les millions de morts de la deuxième guerre mondiale se prolongera contre les peuples cherchant à construire par des voies indépendantes leur autonomie et la justice sociale, avec la guerre froide. Une guerre qui loin de s'éteindre avec la chute du mur et la fin de l'union soviétique se prolongera par une mise au pas autoritaire actant un recul inédit de civilisation par un retour aux formes contractuelles du dix-neuvième siècle et une baisse sensible du niveau  de vie pour des millions d'hommes et de femmes
Dominico Losurdo nous engage à comprendre dans ses travaux que le libéralisme, le courant politique dominant en cette fin de siècle a toujours manifesté une attitude d'hostilité à l'égard de la révolution française et une véritable aversion envers les principes généraux qu'elle affirmait. Le libéralisme ignore l'individu moderne en tant que sujet autonome de droit. C'est ce courant idéologique qui s'opposera au socialisme et à toute autre forme de lutte d'émancipation.
Sa doctrine s'est élaborée  en Angleterre après " la Glorieuse Révolution " qui instaura " le pouvoir politique des classes propriétaires au nom de la liberté de la société civile et des intérêts de l'individu, en soumettant à des limites rigoureuses le pouvoir absolu du souverain " ( l). Elle s'élaborera en particulier sous la plume du marchant d'esclave Locke qui affirmait le pouvoir absolu du patron sur les " hommes marchandises" dans sa propriété, mais aussi  à l'égard des peuples coloniaux en général, et des  peaux rouges, en particulier qu'il appelait cette " écume ", théorisant la pratique  d'une guerre totale, d'un génocide assumé, allant jusqu’à la mise en vente des "instruments humains" prélevés. Leur mise en esclavage.
Pour Dominico Losurdo, le terme libéral naît dans ce contexte politique. Il naît  par opposition au concept " servile " attribué aux pratiquants de l'absolutisme monarchique. Ceux qui se réclament du libéralisme, les libéraux, sont originairement les classes propriétaires cultivées avec des intérêts spécifiques. Ce terme " vient d'une auto-désignation orgueilleuse qui a en même temps une connotation politique, sociale et même ethnique "(2). Il s'agit " d'un mouvement et d'un parti qui tendent à faire venir à soi les personnes dotées d'une éducation libérale et authentiquement libre, la race des " élus " ; les bien nés ". L'idéologie qui en résulte fonctionne selon une dialectique d'inclusion et d'exclusion. Il y a les élus et les parias, elle appelle donc le clivage, cette donnée lui est intrinsèque.
Le libéralisme est aujourd'hui, connu sous l'espèce de néo-libéralisme, il procède à une gigantesque épuration de tous les éléments de démocratie à plus forte raison ceux de démocratie sociale, c’est-à-dire tout ce que les luttes du mouvement ouvrier, et plus largement les luttes populaires avaient pu arracher depuis deux siècles.
Kant sera le premier à se confronter avec la pensé libérale. Cette confrontation aura lieu entre les droits historiques affirmés par le particularisme de cette pensée dans ses rapports à la nature féodale et les droits universaux de l'homme affirmés par la Révolution Française (avec le concept universel d'homme). Selon lui celle-ci a conquis ce que le libéralisme anglais n'a pas été en mesure d'atteindre. Dominico Losurdo va encore plus loin, pour lui " l'Angleterre qui impose par la force ses propres privilèges dans l'économie internationale n'est pas par hasard ce pays qui conduit la coalition féodale contre la France révolutionnaire " (p51) elle venait de montrer son pire visage en écrasant l'Irlande qu'elle réduisait pour longtemps en véritable province coloniale.
Dans " auto censure et compromis de la pensée politique de Kant " publié au PUF Dominico Losurdo va dégager de l'écriture difficile de cet auteur ce qu'il postule être sa pensée politique, celle qui rusant avec les rigueurs de la loi prussienne parvient à témoigner  une grande bienveillance à l'égard des événements qui se déroulent en France et qui s'avèrent être, selon la lecture qu'il parvient à en faire, une puissante défense de la révolution. De fait pour lui Kant, défend la souveraineté de " l'état " comme interprète de la volonté générale. Il soutient son renforcement contre " la réaction enragée des intérêts particuliers déchaînés par les vieux groupes dirigeants ". Il défend ce pouvoir de type nouveau, qui est celui d'un état " qui en se décidant à intervenir activement dans les rapports politico-sociaux, transforme irréversiblement le concept de souveraineté ". Un état " qui impose sa propre autorité civil à l'égard de l'église et de ses prétentions mondaines à se conduire comme un corps séparé ". " Un état surtout qui bien mieux qu'il n'était sous la monarchie de Frédéric II, a finalement la force d'affirmer sa propre centralité par rapport au particularisme féodal, de le faire plier, en lui imposant également par la force, ses propres réformes, préparant ainsi le terrain pour un ordre politique tendantiellement égalitaire " ( 3)
À partir de cette lecture Dominico Losurdo met en évidence un couple conceptuel: " universalisme contre particularisme ", qu'il définit comme celui qui est " la clef de voûte de la compréhension des processus politiques " des deux siècles passés, qui " s'incarne dans une dialectique historique concrète et dans les conflits politico-sociaux qui l'anime ". Puis  il s'intéresse à Hegel qui suit le cour de la révolution, considérant qu'il s'agit d'un moment décisif du développement de la modernité et qui en attend, une incitation au renouvellement politique et culturel de l’Allemagne. Mais l'empire napoléonien qui succède à la toute jeune république, va transformer en guerre de conquête ce qui  au départ participait d'une défense contre l'agression des féodaux coalisés. Hegel sera obligé de se confronter à une " dialectique historique nouvelle " qui le libérera de l'enthousiasme naïf initial envers "  la splendide aurore " de la révolution.
Contrairement à ce qu'il est advenu à nombres de ses compatriotes cette dialectique lui permettra de ne pas tomber dans le marasme romantique, ni de glisser dans le refus hypocondriaque de la sphère politique pour lequel quelques virtuoses bien en vu de la nouvelle génération s'étaient enfermés, se montrant " incapable de se reconnaître dans le réel et d'en comprendre la rationalité immanente ". Ceux-là réagissaient à la crise du mythe révolutionnaire, incapables de lire les contradictions de la société bourgeoise. Ils se retiraient du monde dans un repli narcissique ou dans la contemplation de leur intériorité  jugée supérieure, se tournant tapageusement vers la religion, l'art, ou l'étude de la nature. Ils finiront dans de conservatrices et autocratiques postures.
À l'opposé de leur attitude, Hegel aura une lecture intelligente et subtile du processus historique en cours. Il saura comprendre que la dialectique de la révolution ne devait pas être confondue avec les catégories du " devoir être " ou de la " trahison des idéaux " Pour lui au contraire il fallait savoir dégager le noyau essentiel de la révolution, y compris celui de sa mutation bonapartiste, comprendre ce qu'il y avait de fondamentalement progressiste, tout en sachant en percevoir les limites et les contradictions, pour ensuite le repenser et l'actualiser dans le contexte allemand, après avoir tirées les leçons des dégénérescences subies. Il redonna ainsi aux idées de la révolution française " une sorte de droit de citoyenneté " tout en sachant les greffer sur la tradition nationale allemande et leur donner une porté alternative.
Comme nous le montre Dominico Losurdo, Hegel se servira à cet effet de la philosophie allemande pour s'emparer de façon originale de l’affirmation de la liberté universelle. Il y voit " la conscience de soi" de son temps, c’est-à-dire la compréhension conceptuelle de l’esprit du monde au niveau duquel il est parvenu....la reconnaissance du ziet-geist, de l’irrésistible progrès historique poussé par la marche de la liberté universelle, qui révolutionne toutes les institutions et les habitudes désormais intimement épuisées. (4). Il opère par là une  " véritable révolution philosophique " (5) qui pense, en le traduisant en terme philosophique ce qui se passe en France sur le plan politique. " Hegel tire de la révolution française une grande leçon qui à son tour sait se transformer en une éducation à la politique et à l'action dans le monde " .
Il s'agit là d'un véritable saut qualitatif qui nous fait entrer dans une nouvelle ère de l'histoire de la politique. Ce travail de pensé qui s'exerce par une critique incessante de l'existant est celui du concept produit par " le processus logique d'abstraction " c’est-à-dire celui de l'effort mené pour élaborer une compréhension de la réalité par des catégories universelles qui permettent de dépasser celles acquises hier. Ces concepts permettront de " remplir de contenu concret la forme de l'égalité implicite contenue dans le mot humanité "
Le concept universel d'homme que nous propose Hegel n'est  pas construit à partir d'une ineffable nature originaire qui serait issue du royaume rousseauien de la bonté, ou règne en réalité " l'immédiateté de la loi du plus fort et d’où est exclu tout progrès, mais à partir de la conquête d'une seconde nature, construite historiquement par des lois qui par exemple mettraient en tutelle la liberté du travail en interdisant l'emploie des enfants, réglementeraient le temps de travail, interdiraient toute forme d'exploitation brutale, autoriseraient enfin la formation de corporations  permettant aux travailleurs de s'organiser collectivement. Elle ferait de l'état de nécessité face aux besoins extrêmes un droit  "  face aux menaces d'anéantissement total de sa propre personnalité par la misère qui peut côtoyer une richesse inouïe "
Pour Dominico Losurdo, Hegel qui se distingue nettement du libéralisme, reconnaît que la société moderne est agitée de manière structurelle par des contradictions qui déterminent l'existence d'une véritable " question sociale " laquelle est intégralement politique. Elle demande un perfectionnement des institutions, ce qui dégage des responsabilités élargies pour un état. Pour lui la société civile, ne peut être le lieu ou se déploie la liberté des individus, mais au contraire celui où " s'accumulent les conflits entre les libertés individuelles et les groupes sociaux qui entrent en conflits " par ce qu'ils ont  des intérêts, des besoins et des droits différents, qui nécessitent la médiation d'un arbitre au-dessus des partis, d'un arbitre qui puisse contre balancer les situations d'état de nature où les plus forts s'affirment sur les plus faibles selon une sorte de darwinisme social.
Toujours selon lui la grandeur d'Hegel réside dans cette volonté de " faire tenir ensemble, reconnaissance de la modernité et contradiction qui en exige le dépassement " ou quand il théorise le droit matériel d'un droit de vivre supérieur au droit de propriété privée. La philosophie de l'histoire tout en légitimant la modernité, ne la considère pas comme conclue. Elle permet de définir les limites de classes dans lesquelles elle s'est déroulée. Elle permet d'envisager le dépassement des particularismes en direction de l'universalisme.
L'enseignement de cette lecture hégélienne de l'histoire  servira de point d'appui pour contrer ce que d'aucun appelleront " la mutation radicale de l’esprit du temps " suite à la défaite de la tradition révolutionnaire qui eut lieux dans les années quatre vingt. Cette formule était inventée et utilisées par les partisans du compromis historique pour justifier leurs transgression et leur transfert vers les positions politiques du libéralisme.
Au contraire d'eux, Dominico Losurdo suivra une route opposée. Il refusera de traiter en chien crevé le communisme et s 'il n'est pas question pour lui de nier " les erreurs, les crimes, les désastres ou la catastrophe finale dans laquelle s'est terminé l'histoire de l'union soviétique, il ne pense pas pour autant qu'il faille  criminaliser ou condamner une tradition de pensé et de lutte sans laquelle on ne peut pas penser la démocratie et les sociétés occidentales dans leurs configurations actuelles. Mieux il s'attaque à cette fuite de l'histoire,  s'oppose à la colonisation des consciences historiques qui s'ensuit,  pour prôner " une capacité à penser de manière autonome " dans la continuité de la pensé hégélienne et de ceux qui l'on prolongé dans le matérialisme historique.
Pour lui la première tentative d'édification d'une société socialiste a été défaite  au cours des années soixante dix  à cause de pesants conditionnements externes dû au conflit avec le monde capitaliste, combinés à des limites internes dû à de graves insuffisances théoriques qui s'expliquent par le poids qu'ont pesé  deux guerres mondiales, l'encerclement  dont l'URSS a fait l'objet et l 'atmosphère de guerre froide d'où a résulté un climat de tension permanent. Celui-ci a produit un état d'exception tout aussi permanent s'opposant à l'émergence des conditions favorables devant ouvrir sur une normalité. Au contraire  cela créait les conditions objectives d'un embrigadement de la société qui a produit une sclérose générale, responsable du vide théorique constaté plus haut, d'une véritable théologie d'état, qui fabriquait une omniprésence totalitaire au final, totalement impotente. 
Pourtant si les régimes nés de la vague révolutionnaire de 17 n'ont pas su se mesurer concrètement avec cet occident qu'ils modifiaient  paradoxalement en profondeur du fait de leur existence, de nouvelles contradictions couvent sous les cadres présents. Le processus, malgré les proclamations réitérées de fin de l'histoire est loin d'être terminé. Une dialectique historique poursuit inexorablement son cours. La défaite du camp socialiste n'est pas cet échec proclamé, loin s'en faut, c'est au contraire le capitalisme qui est historiquement condamné tant il se trouve mis dans l'incapacité de réaliser le concept universel de l'homme.
Comme nous le rappele Stefano Azzarà dans sa conclusion " en dehors de l'universalité et de la raison, il n'y a pas de comunauté du concept, il n'y a pas d'humanité commune".

(1) Stefano G. Azzarà, L’humanité commune, Delga:  p15
(2) Ivi, p. 27.
(3) Ivi, p. 51.
(4) Ivi, p. 61.
(5) D. Losurdo, Hegel e la Germania, p. 211.













Domenico Losurdo, que nous allons accueillir le 24 octobre, nous enseigne que Hegel, dans son ouvrage La philosophie du droit, faisait feu de tout bois contre la pensée corporatiste et les présupposés du mode de production dominant à l'époque, qui, selon Karl Ludwig Michelet, exhalaient « l'odeur pestilentielle du droit féodal ». Il y dénonçait le fait qu'à cause de leur naissance, des êtres humains puissent être placés dans des positions inférieures par rapport à d'autres « comme s'il s'agissait d'une espèce particulière », estimant que cela équivalait  « toujours, au fond,  à une dégradation de l'humanité, à une rupture infligée à l'unité du genre ».
Pour Domenico Losurdo, auteur de Critique de l'apolitisme (éditions Delga, 2012), Hegel instruira progressivement le concept d'universalité qui deviendra le fil conducteur de sa philosophie de l'histoire, sachant que pour lui la philosophie allemande classique devait être le pendant théorique de la révolution française afin de construire une nouvelle organisation sociale. Le concept universel d'homme avait dès lors comme objectif la reconnaissance de droits inaliénables, droits accordés à un sujet, faisant abstraction de la nationalité, du cens (de la richesse) ou de tout autres déterminations concrètes. Il s'agissait  d'une abstraction, premier pas vers ce qui devra, chez Marx, définir l'essence humaine à travers la question des rapports sociaux de production. Il s'agissait de se donner les moyens de savoir poser l'universel avant de pouvoir retourner au particulier et au concret.
Hegel pense alors que Paris est la capitale du monde civilisé, le centre d'où se répandait « la musique du tocsin de l'énergie libérale ». Il était à l'époque rejoint par de nombreux intellectuels d'outre Rhin, tel Heine qui, à titre d'exemple, déclarait dans un de ses textes de 1828 : « Les Français sont le peuple de la nouvelle religion (celle de la liberté), c'est dans leur langue que sont écrits les premiers évangiles et les premiers dogmes. Paris est la nouvelle Jérusalem ». Ce dithyrambe, gros d'ambiguïtés religieuses et empreint de messianisme, fera long feu. Il accouchera de postures très nettement régressives, pour ne pas dire réactionnaires, à l'instar de celles d'un Schopenhauer, dont on connait le destin et les influences sur l'idéologie allemande à venir, le mépris sans limite pour la politique et le mondain. Pour autant, l'hégélianisme, contribuant très fortement à la préparation idéologique de la révolution de 1848, jouera un rôle important dans le Vormärz allemand, cette période historique qui va du congrès de Vienne, en 1815, à l'échec de la révolution de 1848. Le mouvement d'opposition qui se développera dans cette période prendra des postures nettement radicales sur la base de la philosophie hégélienne, particulièrement parmi les jeunes qui se regrouperont dans le mouvement « jeune Allemagne », en leur apportant une formation démocrate révolutionnaire. Il suscitera notamment des tendances socialistes au nom d'une catégorie centrale de sa philosophie, la Sittlichkeit, en dégageant l'idée que l'État, sur lequel il s'attarde longtemps, puisse intervenir dans l'économie.
En Allemagne, ces « gueux de la plume » se recruteront parmi les professeurs d'université et les fonctionnaires d'État. Devenant les premiers intellectuels engagés, ils s'ouvriront aux influences des masses populaires et porteront des projets de transformation. « La philosophie devait son pouvoir, durant cette période, exclusivement à la faiblesse pratique de la bourgeoisie, étant donné que les bourgeois n'étaient pas capables de donner, dans la réalité, l'assaut contre les institutions vieillies, ils durent laisser, la direction aux idéalistes audacieux qui le faisaient sur le terrain de la pensée. » (Karl Marx)
Mais, avec l'échec de la révolution de 1848 et le coup d'État de Louis Napoléon Bonaparte qui remet au goût du jour l'expansionnisme outre Rhin, la France redevient l'ennemie éternelle et, avec elle, « les idées de 1789, considérées comme étrangères à l'essence authentique de la tradition allemande ». L'école hégélienne en subira rapidement le contre-coup. Elle se verra  en proie à la crise et à la désorientation, au moment où Schelling lancera son appel à abandonner la lutte politique et où Schopenhauer triomphera avec son éloge de l'apolitisme, traduisant une tendance à vouloir s'élever au dessus du réel et du donné. S'amorcera alors, à partir d’eux, le retour à une conception centrée sur un individu désocialisé, replié sur lui même, uniquement  tourné vers l'esthétisme. Hegel dénoncera ce comportement, le qualifiant « d'hypocondrie de l'apolitique ». Il sera l'adversaire le plus implacable de ces vaniteux qui prétendent se situer en dehors des enjeux politiques, de ces « belles âmes » incapables de transformer le réel et qui, face a la dureté de celui-ci, se retirent horrifiés.
Pour Domenico Losurdo, cette hypocondrie « est, par certains côtés, le résultat de l'offensive des classes dominantes » qui, tirant la leçon de ce que Marx décrivait dans le passage cité plus haut, reprenaient la bataille idéologique et « qualifiaient de délirante l'aspiration à construire une organisation politique et sociale différente ». Cette situation est à rapprocher de ce qu'il désignera avec le concept d'autophobie, qu'il développe dans Fuir l'histoire ? (éditions Delga et Le Temps des Cerises, 2007), au sujet de l'attitude des communistes envers la révolution d'Octobre. De même qu'il arrive aux victimes de s'approprier le point de vue de leurs oppresseurs, il y a chez les communistes, remarque t-il, ce mouvement qui conduit à se mépriser et à se haïr, cette sorte d'autophobie, stimulée par ceux qui n'ont pas la chance de faire partie du peuple élu.
Pour Domenico Losurdo, la fortune actuelle de l'apolitisme n'est pas sans rapport avec les déceptions et les crises qui ont suivi les espoirs et les enthousiasmes suscités par la révolution d'Octobre ; et il rapproche ce phénomène de ce qui s'est passé en Allemagne après 1848, époque où l’on assiste au revirement des clercs, à leur passage à la réaction et à ce corollaire : des campagnes anti révolution française et anti lumières. Attitudes qui ne sont pas sans faire penser à celles des anciens soixante-huitards se lançant eux aussi dans des campagnes « anti totalitaires », dénonçant l'horreur, campagnes qui deviendront l'occasion d'une fuite hors du domaine historique et politique pour déboucher, media aidant,  sur l'apolitisme que nous observons  à ce jour dans les classes populaires.
Gilbert Rémond

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